Chroniques 4 : 02/06/2013

Chroniques 4 : 02/06/2013

Les chroniques d’Eve – 4

02/06/2013

Ne plus avoir de reflet est une expérience étrange. Je n’y avais jamais songé avant que cela m’arrive. A l’heure où les histoires de vampires sont à la mode, je me rends compte à quel point cette spécificité est minimisée. Les vampires ne peuvent plus s’observer puisqu’ils n’ont plus d’âme. Le fait que mon reflet ait disparu signifie-t-il que j’ai perdu la mienne ?

Est-ce que les autres me voient ? Et surtout, comment me perçoivent-ils ? Je me surprends à me poser ces questions au moindre instant : dans le train, dans la rue, et même lorsque je sers mes clients. Si quelqu’un me bouscule par mégarde, je panique et me demande “est-ce que j’existe encore pour les autres ?” Comment être reconnu si soi-même on ne se voit pas ?

Je me surprends à scruter la moindre parcelle de mon corps mais sans parvenir à former une image globale de moi-même. Dans ce monde, la beauté vous ouvre des portes, y compris pour décrocher un emploi, en particulier dans des métiers comme celui de danseuse et même de serveuse. Mais la beauté ne se définit-elle pas par rapport aux autres ? Comment puis-je savoir alors ? Je me demandai si les vampires se posaient les mêmes questions. En tout cas dans les films, ils ne se tracassaient pas outre mesure de la perte de leur reflet.

Cela fait plusieurs jours, deux semaines environ, que je ne perçois plus mon reflet. Au début, j’étais plus étonnée qu’inquiète mais depuis peu une tristesse indéfinissable s’est abattue sur moi. J’ai l’impression d’avoir perdu une amie très chère, silencieuse, discrète mais intime. Ce matin, j’étais particulièrement déprimée et ces questions sans réponse tournaient sans cesse dans ma tête. Je décidai donc, comme à chaque fois que j’ai un coup de cafard, d’aller voir mon ami Mike.

Je savais où le trouver. Lorsque je sortis, le soleil venait d’apparaître et la sueur dégoulinait sur mon front alors que je marchais d’un pas énergique. En un petit quart d’heure à peine, j’atteignis ma destination. Je franchis l’entrée du cimetière et tournai à droite. Je m’assis à même le sol, le dos appuyé contre un mur de brique. Je n’eus pas à attendre longtemps. Mike arriva et s’installa à côté de moi en silence. Il avala une gorgée à même le goulot de la bouteille de bière qu’il trimballait toujours avec lui. Je détestais son attitude mais cette bouteille était devenue comme une extension de son bras. Il ne s’en séparait jamais.

– Qu’est-ce-qui t’amène ? me demanda-t-il en guise de salut.

Entre lui et moi, c’est toujours ainsi. Nous sommes des amis d’enfance très proches. Au fil des années, nous nous sommes un peu perdus de vue mais nous avons toujours gardé contact. Si l’un de nous a des ennuis, l’autre répond toujours présent même si on ne s’est plus vus depuis des mois. Le jour où il eut son accident de voiture, mon coeur s’est déchiré et je compris à quel point je tenais à lui. J’étais rongée de remords même si je n’y étais pour rien. Et puis, un matin, dans ce même cimetière, il apparut à mes côtés. Depuis, je sais que je peux venir le voir s’il a besoin de moi.

– Quoi ? J’ai besoin d’une raison pour venir te voir ? rétorquai-je.

Il me jeta un regard peu amène.

– Je suis déjà venue sans rien attendre de retour, rispostai-je. Mais si je n’ai pas de problèmes, tu réponds aux abonnés absents. Tu le sais bien !

Il ne dit toujours rien. Je m’avouai vaincue. Il était inutile de discuter.

– Bon, c’est vrai. Il m’arrive un truc bizarre, dis-je en soupirant.

– Quel truc ?

– J’ai perdu mon reflet.

Il haussa les épaules. Le soleil faisait ressortir la blondeur de ses cheveux qu’il portait un peu longs. Je ne l’ai jamais considéré comme bel homme mais je n’ignorais pas son succès auprès des filles. Le genre “rebelle fragile”, vous voyez ce que je veux dire ?

– C’est tout ce que ça te fait ? lui dis-je un peu énervée. Je t’annonce que je n’ai plus de reflet et tu ne dis rien ?

– En quoi t’était-il utile ?

– M’enfin, Mike, c’est mon reflet ! Je ne sais même plus me regarder dans un miroir.

– C’est donc ça qui te préoccupe ? Ne plus pouvoir t’admirer ?

Mike est un vrai ami. C’est vrai, je l’adore comme un frère. Mais à ce moment-là, j’avais vraiment envie de prendre sa bouteille d’alcool et de la lui fracasser sur le crâne. Je fis un effort pour me calmer. En général, il était de bon conseil mais il prenait parfois des chemins tordus pour arriver à faire passer un message.

– Entre autres, oui, répondis-je. Je sais bien que pour toi l’apparence n’est que futilité, mais c’est important pour moi de vérifier chaque matin l’image que je vais projeter.

– Tu te rends compte à quel point le regard des autres te définit ?

Je sentis la moutarde me monter au nez.

– Écoute, je ne suis pas venue ici pour que tu me juges. J’ai besoin de comprendre. Si tu ne veux pas m’aider, il vaudrait mieux que je m’en aille.

– Que veux-tu que je te dise, Eve ? Tu sais pourtant que pour moi, plus rien n’est comme avant.

Je le savais. Depuis son accident, Mike n’était plus le même.

Je le regardai reprendre avec une grimace de dégoût une gorgée de bière. Je ne comprenais pas pourquoi il s’obstinait à en boire alors que visiblement il n’en avait pas envie. Je me doutais qu’il s’infligeait pareille torture pour se punir. Mike s’appuya contre le mur et ferma les yeux, laissant les rayons de soleil caresser sa peau.

– Tu sais, dit-il, un miroir n’est rien. Ce n’est pas le réel mais juste un clone.

– Dans ce cas pourquoi je ne figure pas dans cette …représentation de la réalité?

Il haussa à nouveau les épaules.

– Quelqu’un te l’a volé.

– On a volé mon reflet ?

Il acquiesça.

– Cela peut arriver.

– Comment est-ce possible ?

– Je ne sais pas.

– Tu sais qui a pris mon reflet ?

– Je n’ai entendu que des rumeurs. Tu sais, on apprend beaucoup de choses dans les cimetières.

Tu entends beaucoup de choses dans ce cimetière, rectifiai-je. Tu pourrais apprendre qui me l’a volé ?

– Je vais essayer, dit-il alors qu’il disparaissait peu à peu.

– Non, attends, criai-je mais il était déjà parti et il ne restait plus de lui qu’un léger brouillard qui se dissipait.

Je poussai un soupir de résignation. Je voulais le remercier et puis lui répéter qu’il n’était pas obligé de s’autoflageller pour ce qui était arrivé. Il avait trop bu quand il prit le volant cette nuit-là mais ce n’était pas une raison pour errer éternellement dans ce cimetière. Je ne vous l’ai pas dit ? Mike est mort mais son âme refuse de s’en aller. Et son châtiment éternel réside dans cette bouteille immonde.

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